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Alexis de Tocqueville, un homme politique conservateur, libéral et indépendant Partie 1


Partie 1 : La Monarchie de Juillet


Alexis de Tocqueville reste une des figures intellectuelles de référence à droite et plus spécifiquement pour la famille conservatrice-libérale.

Bien que peu connus dans le détail, ses deux magna opera, « De la Démocratie en Amérique » (1835 et 1840), « De l'Ancien Régime et la Révolution » (1856, inachevé), offrent une analyse et une description brillantes de l'état social d'une démocratie en voie d'expansion, la jeune république des États-Unis, et de l'évolution vers la centralisation de l'Ancien Régime dont le couronnement de l'édifice demeure la Révolution et l'Empire. Deux œuvres dont je ne saurai jamais trop conseiller la lecture.


Néanmoins, il ne sera pas question dans les lignes qui vont suivre des théories de l'auteur Tocqueville, mais de comment Alexis de Tocqueville notable engagé a tenté de les appliquer dans le monde politique.

En effet, son œuvre incarne le paradoxe suivant : autant Tocqueville est célèbre comme théoricien de haut niveau dans le domaine des idées politiques, autant son œuvre praticienne, sur le terrain, est peu connue, ayant été totalement négligée par les historiens.


Le parcours politique d'Alexis de Tocqueville est réussi quand on regarde les fonctions qu'il a occupées, et la manière dont il les a obtenues. Il est député en 1839, élu brillamment après avoir échoué de peu, deux ans plus tôt, et réélu avec des majorités confortables en 1842, 1846, 1848 et 1849. Il accède au conseil général de la Manche en 1842, et surtout, il devient ministre avec pour portefeuille le prestigieux Ministère des Affaires étrangères en 1849 et accède à la présidence du conseil général la même année. Cela, sans parler des combinaisons ministérielles dans lesquelles il était partie prenante à la fin de 1848 et au début de 1851, qui ont échoué de peu, et les commissions dont il a été le rapporteur, comme celle de 1847 sur l'Algérie, et de 1851 pour la révision de la Constitution de 1848, à la rédaction de laquelle il avait participé trois ans plus tôt.

Avant même son entrée en politique, Tocqueville était perçu à l'aune de ses qualités intellectuelles. Et même combattu. On espérait son entrée à la Chambre, pour ses hauteurs de vues, son discernement et son appréciation des sociétés humaines et de leur histoire.


Néanmoins, cela serait rester à la surface des choses, pour juger une carrière politique et, surtout dans le cas d'un homme de conviction comme Tocqueville, il faut rentrer dans le détail de ce déroulement de cette carrière et n'en pas rester à un simple historique des fonctions et des charges qu'il a exercées.



Une position politique isolée


Par-delà les apparences, Tocqueville était en butte à de réelles difficultés au sein du grand monde politique à Paris. S'il était un notable, connu et reconnu dans son département et sa circonscription législative, au point d'en devenir président du Conseil général à partir de 1849, il occupait en revanche une position isolée dans l'arène parlementaire.

Ceci s’explique par l’équilibre des forces politiques en présence quand Tocqueville décide d'entrer en politique en 1837 et parvient à siéger à la Chambre des députés en 1839.


A l’époque, les notions de gauche et de droite étaient avant tout un vocabulaire strictement parlementaire, qui correspondait à la position occupée dans l'hémicycle. Elles n'avaient rien à voir avec les notions actuelles de gauche et de droite ou même avec celles celle en vigueur il y a trente ans. Les groupes parlementaires n'existaient pas non plus, tout comme les partis au sens moderne du terme. Dans les années qui suivent 1830, la France continue son apprentissage de la vie parlementaire et du régime représentatif. Le Parlement en conséquence, était surtout regroupé autour de réunions d'hommes qui suivaient un ou plusieurs chefs. Ces réunions n'avaient pas de statuts, d'organisation et leurs effectifs variaient au cours d'une législature. Les trois principaux groupes étaient la gauche menée par Odilon Barrot, le centre gauche dirigé par Adolphe Thiers et les centres (la droite de l'hémicycle) sous la domination de Mathieu Molé, puis de François Guizot après 1840.



A distance de tous les groupes de la droite et du centre


Tocqueville ne se reconnaissait dans aucun de ces groupes. Conformément à sa vision du monde, il a voulu entrer en politique en indépendant, voulant conserver sa liberté de mouvement, de pensée, d'action et de vote. Seulement cela lui a valu un isolement politique pendant près de dix ans. Les centres menaient une politique qu'ils qualifiaient eux-mêmes de conservatrice. François Guizot, le grand professeur d'Histoire à la Sorbonne, en était le grand orateur et le maître à penser de ce que l'on appelait « le parti conservateur ».

Mais le conservatisme qu'ils défendaient n'était qu’un statu quo. Ne rien changer pour que... rien ne change. Guizot était parvenu au pouvoir après avoir renié beaucoup de ses principes, après avoir fait tomber l'ancien chef du parti conservateur, Mathieu Molé, en s'alliant avec la gauche et le centre gauche au moment de la « coalition », de 1839, dénonçant un gouvernement qui ne serait pas celui du Parlement, mais celui du Roi, et l’accusant de corrompre les électeurs au moment des élections pour tordre le gouvernement représentatif vers le gouvernement du Prince parodiant le premier. Guizot ne fera pas mieux que son prédécesseur et peaufinera ses méthodes électorales. Tocqueville ne pouvait s’allier avec lui, désirant des réformes et ne partageant pas son cynisme.


Restent Adolphe Thiers et Odilon Barrot. Tocqueville aurait le plus de sympathies idéologiques avec le premier, qui souhaitait un régime d'ordre, et la défense des libertés. Mais Thiers n'était pas plus rigoureux dans ses positions politiques que Guizot, sans parler d'une culture césariste que Tocqueville était loin de partager. Tocqueville se défiait au plus haut point de Thiers. En retour, ce dernier voyait Tocqueville comme un électron libre, qu'il ne pouvait acheter par des promesses ministérielles, le jour où il renverserait Guizot. Quant à Barrot, le chef de la gauche dynastique, Tocqueville l'estimait à titre personnel, mais il ne lui trouvait guère la stature d'un homme d'État. D'autant plus que dans son groupe, beaucoup de députés partageaient des opinions extrêmes, démagogiques.



Le rêve d’un parti libéral


Dans l'opposition à un gouvernement qui ne propose aucune réforme, Tocqueville se trouve donc placé entre des cyniques aux positions politiques variables, et des personnes qui sont peu taillées pour la fonction d'hommes de gouvernement et aux opinions démagogiques.

Il rêvait d'un parti qui serait libéral, mais non révolutionnaire. Il faut se placer dans le contexte de l'époque : la Révolution française n'était séparée de ses contemporains que par cinquante ans d'existence. Si pour nous 1968 paraît bien lointaine, pour un homme des années 1840, 1789 était en revanche très proche dans le temps, et présente à toutes les mémoires. Tocqueville admettait les acquis de 1789 (régime représentatif, consentement à l'impôt, abolition des privilèges, égalité des droits, vente des biens nationaux). Il voyait en revanche d'un mauvais œil, en tant que fils de parents qui n’avaient été sauvés de la guillotine que par le 9 thermidor, les excités de la Révolution, ceux qui voulaient faire table rase du passé et abattre la société traditionnelle pour en ériger une nouvelle.



Eviter un retour à la Révolution


Pour Tocqueville, les réformes avaient pour but deux choses : d’abord l'établissement de libertés publiques, qui étaient passées sous silence avec le tournant autoritaire du régime de Juillet, ensuite, éviter une nouvelle Révolution à venir. La Révolution n'était pas encore terminée, c'est la fameuse « guerre de cent ans » que théorise Mona Ozouf. Certes, l'Ancien Régime persistait dans ses habitudes sociales, ses traditions, mais le souffle des révolutions était encore présent. Tocqueville entendait vouloir maintenir les institutions actuelles, parce qu'elles ne mettaient pas en cause la propriété, et les traditions – il se coupe ainsi d'une partie de sa famille qui est restée fidèle aux Bourbons – mais il faut garantir, progressivement et durablement, les libertés fondamentales.

C'est pour cela que l'extension du suffrage que réclamait avec vigueur la gauche, ce qui faisait horreur au centre, n'était pas prioritaire pour lui. Le suffrage universel n'était pas encore de vigueur. Le régime censitaire donnait le droit de vote à seulement 246 000 personnes en 1846, sous critère de fortune, contre 9 millions en 1848 avec le suffrage universel, ce qui engendrait des manipulations des élections par les autorités préfectorales avec des circonscriptions de moins de trois cents électeurs. Tocqueville préconisait surtout des réformes graduelles pour endiguer cette corruption. Il voyait mieux la décentralisation par exemple, pour former les masses provinciales à la politique et garantir des contre-pouvoirs face à un État, qui dès les années 1840, tendait à augmenter les impôts et les dépenses publiques. Quoiqu'à l'époque, c'était vers les infrastructures et l'éducation qu'allaient lesdites dépenses.



Importance de la presse en politique


C'est ainsi que Tocqueville passa près de huit années, essayant avec quelques-uns de ses amis, comme son éternel complice Gustave de Beaumont, qui l'avait suivi aux États-Unis, avec Francisque de Corcelle et d'autres députés, de se mouvoir dans ce monde politique où les ambitions personnelles tiennent lieu de profession de foi politique. Il tente de reprendre entre 1844 et 1845 un journal : Le Commerce. A l'époque, comme dit plus haut, les partis comme nous les connaissons n'existaient pas et les groupes parlementaires étaient plus constitués autour d’une affinité avec les personnalités qui le domine plus qu'un groupement idéologique. Ce qui correspondait le mieux avec un parti actuel, ce serait, toute proportion gardée, un journal. En effet, on n'achetait que très peu le journal à l'exemplaire : c'était très cher. La solution la plus économique, mais inabordable pour le français moyen de 1840, c'était l'abonnement. Abonnement qui permettait de peser l'influence politique du journal et des idées dans l'opinion du pays légal, les électeurs censitaires, et les lecteurs qui approchaient du cens sans y parvenir, l'opinion publique en gestation. C’est pourquoi on allait lire le journal dans les cafés. Le journal était aussi, cela va sans dire, le porte-étendard d'idées politiques, et bien souvent celles qui avaient du mal à se faire entendre à la Chambre se groupaient autour d'un journal. Les légitimistes, les républicains qui n'étaient qu'une poignée de parlementaires avaient chacun leur journal, c'était la Gazette de France pour les premiers et le National pour les seconds.



Des positions trop nuancées


Tocqueville et ses amis ont donc vu dans l’acquisition du Commerce une opportunité capitale pour pouvoir faire rayonner leur positionnement politique, un conservatisme libéral, qui plus est indépendant.

Hélas, la tentative fait long feu. Face à une polémique autour de la liberté d'enseignement, ils ont du mal à faire entendre la volonté de faire triompher la concurrence dans le choix de l'éducation des enfants. Leur position, trop nuancée est inaudible, le débat ayant été caricaturalement monopolisé entre un anticléricalisme de bas étage et une défense parfois caricaturale des intérêts de l'Église. Les jésuites contre les anticléricaux, telle était la haute teneur du débat entre 1844 et 1845. Tocqueville se fait attaquer par Le Siècle, l'organe de la gauche, sur son passé légitimiste et ses origines aristocratiques et a failli perdre l'amitié de Gustave de Beaumont, un ami de vingt ans.



Une possible troisième voie ?


Pourtant son ambition d'incarner une nouvelle voie entre les partis et le Ministère, afin d’incarner une opposition de gouvernement, qui souhaite apporter une solution concrète aux problèmes du pays, ne disparaît pas avec l'abandon du journal. En 1847, un revirement dans la politique extérieure du gouvernement permet de réunir deux hommes importants du Parlement, Adolphe Billault, et Jules Dufaure, un fin tacticien politique et un grand orateur, qui disposent de quelques députés auprès d'eux. Tous les trois, ils fondent la « Jeune Gauche », qui propose un programme novateur en matière économique et sociale, préconisant, la réduction des dépenses publiques pour permettre d'alléger le poids de l'imposition sur les strates populaires. Également, une stratégie d'investissement est proposée, en matière d'infrastructure de chemin de fer, ou encore l'école, ainsi qu'un programme social avec la création de secours pour les indigents et de caisses d'épargne pour réduire le paupérisme. Si le groupe pèse, en 1847, 27 députés, sur les 459 que compose la Chambre, l'espoir semble leur être promis par l'accession à la Chambre d'une nouvelle génération au sein du parti conservateur. Incarnée par le demi-frère de Napoléon III, Charles de Morny, cette nouvelle génération qui était élue pour la première fois en 1842 ou 1846, avait le même âge que Tocqueville et ses amis et ne souhaitait plus le conservatisme étriqué de Guizot et l'opposition stérile de Barrot et de Thiers, qui incarnaient une génération politique finissante. C'étaient aussi des techniciens, des industriels qui proclamaient la nécessité de réformer l'État français à l'heure où la Révolution industrielle était perçue comme trop tardive en France. Une nouvelle génération politique, une du côté gauche avec Tocqueville, une du côté droit avec Morny tendait à s'entendre et incarner une troisième voie intéressante, un gouvernement réformiste, mais conservateur, sans excès ni faiblesse.



Cette troisième voie, ce parti central, ne peut se réaliser, car la Révolution de Février 1848 emporte les partis traditionnels avec la Monarchie de Juillet. Par la suite, c’est dans cette Seconde République, que Tocqueville peut véritablement prendre une stature de premier plan, que ses défauts politiques lui interdisaient sous la Monarchie de Juillet. En effet, ce grand esprit politique était un orateur de second plan et ne disposait pas de la chaleur humaine indispensable pour organiser un parti regroupé autour de lui. Nous verrons comment dans l'article suivant, Tocqueville atteint son apogée politique dans la Seconde République.



Alexis Lorendeaux

Président de l'Union des Jeunes pour le Progrès

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