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Analyse de livre n°1 : Roger Scruton, Conservatisme

Premier numéro des analyses de livre. Un résumé de l'oeuvre ainsi que notre interprétation et son importance dans nos combats à venir.


Conservatisme (2018) décrit le conservatisme à l'anglo-saxonne, ainsi que l'enchevêtrement du libéralisme et du conservatisme. Une base de réflexion pour tout libéral-conservateur.


Roger Scruton est l’un des plus grands penseurs du conservatisme de ces dernières décennies. Mort le 12 janvier de cette année, il a signé de nombreux ouvrages portant sur la culture et l’Esthétique, la philosophie comme Art and Imagination (1974), Sexual Desire (1986), The Aesthetics of Music (1997), Beauty (2009) et Our Chruch (2012) tout en ayant publié deux romans et composé deux opéras.

De tous ses livres, peu ont été traduit en français. Et ce sont les plus inspirants, concernant le conservatisme qui l’ont été comme De l’urgence d’être conservateur en 2014, Conservatisme paru en 2018 et dont nous allons parler et son dernier ouvrage L’erreur et l’orgueil : Penseurs de la Gauche moderne (2019).


Sir Roger Scruton a été professeur en esthétique au Birkbeck College à Londres puis à l’Université de Boston, de Saint Andrews et d’Oxford. Il a été membre de la British Academy et de la Royal Society of Literature ainsi que du Ethics and Public Policy Center à Washington D.C. Il a enseigné en maîtrise de philosophie à l'Université de Buckingham. En plus de cela, il a cofondé en 1982 la Salisbury Review, revue conservatrice qu’il a dirigée pendant 18 ans et le Claridge Press en 1987. Roger Scruton s’est également distingué pour sa participation à la création d’universités clandestines et de réseaux éducatifs dans des « démocraties populaires » d’Europe Centrale et de l’Est durant la Guerre Froide. En somme, Roger Scruton peut être considéré comme un auteur « touche à tout ». Mais c’est en tant que pourfendeur du progressisme et grand défenseur du conservatisme « à l’anglo-saxonne » qu’il va nous intéresser ici.



Dans cet ouvrage, il nous guide à travers les siècles qui ont vu naitre la pensée conservatrice.


Les conservateurs partagent la vision aristotélicienne de la rationalité humaine de la Grèce Antique. Il va y opposer deux utopies : le marxisme et l’Islam, qui présupposent la soumission. A l’inverse, la philosophie conservatrice « a toujours défendu la liberté individuelle ». Le conservatisme moderne va apparaitre lors de la révolution anglaise de 1688 en Grande-Bretagne en partant du constat que « la légitimité d’un gouvernement dépend du consentement de ceux qui lui sont soumis ». Le conservatisme moderne est cousin du libéralisme. Libéraux et conservateurs se sont en effet rallié pour un gouvernement limité, la séparation des pouvoirs et des droits fondamentaux pour les citoyens. Le conservatisme moderne a été façonné par un certain individualisme libéral. En revanche, le conservatisme se distingue de son cousin par la réfutation de la théorie du contrat. « Pour un conservateur, les individus viennent au monde avec des obligations » que sont notamment la tradition.


Le conservatisme est apparu comme une hésitation à l’encontre du libéralisme. Mais il s’est transformé en véritable théorie politique à la suite des Révolutions américaine et française. Thomas Jefferson est considéré comme conservateur, de par sa vision de la coutume juridique notamment. Les conservateurs américains avaient un attachement à la famille et à la terre dans une nation « sous-Dieu ». Puis Scruton étonne, en déclarant que le maître à penser des libéraux, Adam Smith, est en réalité un conservateur. Il « procura l’impulsion nécessaire au conservatisme intellectuel » avec ses deux ouvrages ; la Théorie des sentiments moraux (1759) et la Richesse des nations (1776). Dans ses deux livres, il défendu une vision de « liberté-responsabilité », d’une liberté limitée. La théorie de la « main invisible » est aussi durablement inscrite dans le conservatisme moderne, attaché à l’économie de marché mais soutenue par des structures morales et légales. Edmund Burke et ses Réflexions sur la Révolution en France (1790) qui va faire de Burke un conservateur décriant farouchement la Déclaration française et l’idée de contrat social liant les vivants. Pour Burke, une société pyramidale transforme les individus en irresponsables. Burke voit la tradition comme un savoir et met en garde contre la prédominance du « je » sur le « nous » avant de préciser que le « nous » n’est pas celui de l’Etat mais de la communauté traditionnelle, de la nation. Il ne peut y avoir de souveraineté populaire sans la tradition, la loi et « l’histoire d’un ordre légitime ». Adam Smith et Edmund Burke sont donc pour Scruton les deux premiers grands penseurs du conservatisme moderne.


Le conservatisme est né dans le monde anglophone, avant d’apparaitre en Allemagne. Scruton va démontrer que la liberté promue par Kant n’est en réalité valable que dans des sociétés gouvernées par la tradition. En livre référence, il cite Phénoménologie de l’esprit (1806) d’Hegel. Dans Principes de la philosophie du droit (1821), Hegel considère que la famille est l’élément fondateur de la politique, le point de départ vers la liberté pour l’individu. Il est favorable à l’économie de marché et il est le premier des conservateurs modernes à avoir compris l’Etat comme une association à part entière qui peut protéger sa liberté comme la menacer.


Ensuite, Scruton présente le conservatisme français et ses trois auteurs phares pour lui : Joseph de Maistre, François-René vicomte de Chateaubriand et Alexis de Tocqueville. Le premier va s’opposer au libéralisme dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (1809) en clamant que l’objet de l’obligation politique n’est pas l’Etat mais Dieu, auteur de la Constitution et ultime législateur. Chateaubriand sera lui le défenseur du retour de la foi chrétienne pour la réalisation d’un projet conservateur en contradiction avec l’égalitarisme révolutionnaire. Ce qu’il démontre dans Génie du Christianisme (1802). Se détachant de ses deux compères, Tocqueville lui a été influencé par le libéralisme anglo-saxon. Défenseur de la démocratie, il va mettre en garde ses concitoyens sur les méfaits pervers de la démocratie dans les deux tomes De la démocratie en Amérique qui suivirent son voyage chez l’Oncle Sam. Il met en garde sur l’égalitarisme et le « despotisme démocratique ». Maistre, Chateaubriand et Tocqueville se sont opposés aux visions des Lumières mais sur des points différents (Maistre la souveraineté populaire, Chateaubriand le sécularisme et Tocqueville l’égalitarisme).


Le conservatisme, à partir du XIXème siècle, s’est clairement définit contre le socialisme. Apparait alors le conservatisme culturel en Angleterre, sous la plume de John Ruskin et de Matthew Arnold puis de Thomas S. Eliot, G.K. Chesterton ou C.S. Lewis. Le conservatisme culturel s’est exporté en Allemagne par le nationalisme romantique de Johan Gottfried von Herder qui a inspiré les révolutions de 1848 permettant aux allemands de revendiquer une culture et une identité commune. Le conservatisme culturel a réellement vu le jour en Amérique dans le courant du XXème siècle par John Crowe Ransom Le conservatisme culturel a aussi donné naissance au conservatisme universitaire de Leo Strauss et son école de science politique, influenceuse du néo-conservatisme. Le conservatisme culturel a fait passer le conservatisme dans les champs littéraire, artistique et universitaire en s’opposant à la culture de masse et au progressisme tout en gagnant sur le terrain des idées. Mais le socialisme apparu.


Le conservatisme est devenu une riposte contre le poids excessif de l’Etat. Si le libéralisme est de gauche aux Etats-Unis, un libéral en Europe est associé au conservatisme. Roger Scruton va établir Friedrich A. von Hayek comme un penseur du conservatisme, et non un libéral tel qu’il se revendiquait, avec son ouvrage de référence, La route de la servitude (1944) où il critique vigoureusement le socialisme et l’économie planifiée, idéologie qui finira par un totalitarisme. Il est un défenseur de la common law comme loi naturelle, ce qui est en contradiction avec le libéralisme classique. Une fois Hayek réhabilité en conservateur, l’auteur cite Michael Oakeshott, dont les essais fustigent le dirigisme, les décisions politiques prises d’en haut en vue d’un but à atteindre. Il critique sévèrement l’idéologie qui est une conception pour justifier le contrôle politique. Le conservatisme anglais de ce XXème siècle est séculier, irréligieux contrairement en France qui est associé au Renouveau Catholique de Charles Péguy et même pour Scruton, de Simone Weil, qui a influencé profondément le courant conservateur français. Aux Etats-Unis, le conservatisme s’est imposé contre le communisme en plein Maccarthysme. L’écrivain cite ici deux communistes repentis et devenus pro-conservateurs : James Burnham et Whittaker Chambers.


Le conservatisme pour Scruton apparait comme le seul rempart de la culture occidentale menacée par le politiquement correct et l’islamisme. Evoquant Georges Orwell et 1984, Sir Scruton nous parle d’un conservatisme aujourd’hui marginalisé, diabolisé et rejeté dans les médias et dans les universités. Le combat du conservateur du XXIème siècle est d’ailleurs la lutte contre le politiquement correct et sa véritable cause est la défense de l’Occident comme civilisation. La situation aux Etats-Unis est différente avec un conservatisme plus développé et moins ostracisé ainsi que des conservateurs proches des libertariens notamment sur l’économie et le poids de l’Etat. Le conservatisme américain est plus dans une position de défense de la Constitution et de son interprétation sur les combats pro-vie par exemple. Dans le monde anglo-saxon, le mouvement de la nouvelle droite a émergé dans les années 1970 avec des figures comme Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Le conservatisme aujourd’hui doit s’atteler à la protection de l’Occident contre l’islam conquérant comme l’a fait le mouvement « néo-conservateur » et son approche frontale du bloc civilisationnel. Enfin, l’ouvrage se termine en évoquant trois auteurs représentants le nouveau conservatisme que sont Samuel Huntington, Pierre Manent et Roger Scruton lui-même. Ils défendent l’attachement à la Nation, à l’identité, au droit. Le conservatisme offre, pour Scruton, des réponses aux problèmes d’aujourd’hui.


Roger Scruton retrace toute l’histoire du conservatisme dans un ouvrage fort intéressant où l’auteur nous livre sa conception de ce courant idéologique, de ce qu’il doit être et pourquoi il doit être et encore plus aujourd’hui. Son analyse pertinente qui retrace la pensée d’une multiplicité d’auteurs depuis le siècle des Lumières est une synthèse de l’héritage et de la pensée conservatrice dans son ensemble. Mais c’est bien sa conception du conservatisme qu’il donne ici, en éludant certains auteurs. C’est en particulier la conception anglo-saxonne du conservatisme qui est livrée ici ce qui est on ne peut plus normal étant donné que l’auteur est britannique. Et ce conservatisme-là n’est pas la conception française. Cet attachement à la liberté économique et au libre-marché se retrouve moins dans la pensée des auteurs conservateurs français. Le conservatisme français ressemblant plutôt à du fait réactionnaire dont Charles Maurras en est l’illustrateur. Mais c’est en vérité cela que veut nous faire pointer du doigt Roger Scruton, pour nous français. Nous avons en réalité peu d’auteurs véritablement conservateurs mais plutôt des libéraux conservateurs comme Alexis de Tocqueville. Le libéral-conservatisme français incarné aujourd’hui par Pierre Manent et anciennement par Raymond Aron serait assimilé à du conservatisme outre-manche et outre-Atlantique.


Politiquement, le conservatisme français n’est pas attaché au libre-échange, à la liberté économique, au « laissez-faire » comme ailleurs dans le monde car notre conservatisme est singulier. Le conservatisme de Scruton est un libéral-conservatisme en France incarné par peu de personnalités, si ce n’est François Fillon en 2017. Cette vision semble majoritaire chez les électeurs de droite, mais elle ne trouve pas véritablement d’offre politique. De fait, le vote des « libéraux-conservateurs » est éparpillé entre LR, l’UDI/Agir et La République en Marche, mais aussi dans le Rassemblement National et Debout La France. Le vote des « libéraux-conservateurs » fonctionne selon des points de programme, et non sur un programme entier, plébiscité lors de la primaire de la droite et du centre de 2016 à 44% au premier tour et à 66% au deuxième. Un programme qui, au soir de cette primaire, recueillait 30% des intentions de vote à la présidentielle, avant que les affaires éclatent et qu’un certain Emmanuel Macron se lance dans la campagne. Le terreau est fertile pour le libéral-conservatisme en France. Les conservateurs français assimilent le libéralisme au fait libertaire alors qu’il n’est pas cela, comme l’a décrit Philippe Nemo. La droite, en Europe et dans le monde, est libérale économiquement et fiscalement et conservatrice sur le plan sociétal bien que dans certains pays, elle est de moins en moins libérale et de moins en moins conservatrice, se rapprochant du centrisme.


Scruton défend le fait que le conservateur n’est pas un réactionnaire. Il s’inscrit dans la réflexion du conservatisme que soutient l’essayiste québécois Mathieu Bock-Côté. Ce dernier fait la différence entre le conservatisme et le fait réactionnaire qu’il est possible de résumer en une phrase : le réactionnaire refuse la modernité alors que le conservateur est un moderne critique. Dans son dernier livre L’empire du politiquement correct, l’auteur québécois explique en évoquant le philosophe Alain Finkielkraut : « Il faut se tenir éloigné des caricatures : le conservatisme qui émerge n’est pas brutalement antimoderne, contrairement à ce que disent ses adversaires. Mais il refuse à la modernité sa prétention à définir seule les aspirations humaines. Le conservateur est un moderne attentif et prudent. »

Et pour ce faire, il est nécessaire que la droite française devienne libérale-conservatrice. Elle rejoindrait ainsi la conception politique des droites anglo-saxonnes, mais aussi européennes. Même l’extrême-droite est beaucoup plus libérale à l’étranger, comme le FPO en Autriche ou le PVV aux Pays-Bas. Cela dénote un malaise des conservateurs français vis-à-vis du libéralisme.

Ce livre retrace bien l’histoire du conservatisme tout en pointant du doigt les combats qu’il devra mener au XXIème siècle. Le conservatisme réagit contre le politiquement correct et il se montre de plus en plus virulent, de plus en plus visible et d’un poids de plus en plus important dans l’électorat occidental comme le montre les dernières élections. Le conservatisme sera l’idéologie avec laquelle il faudra compter dans les prochaines années.



Aymeric BELAUD

Fondateur Renaissance Libérale-Conservatrice

Contributeur IREF

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