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Analyse de livre n°2 : Gaspard Koenig : La fin de l'individu

Mis à jour : 24 nov. 2020

Voyage d'un philosophe au pays de l'intelligence artificielle


Loin de partager toutes les idées de Gaspard Koenig et du think tank Génération Libre qu'il préside, avec lequel nous avons des désaccords profonds comme sur le revenu universel, il est intéressant de traiter un sujet qui va bousculer notre rapport à l'Homme.


Gaspard Koenig publia en 2019 un ouvrage consacré à l'intelligence artificielle qui est la grande révolution de ce siècle. A travers cette enquête qui l'a mené à parcourir le monde et à enchaîner les rendez-vous avec les acteurs de la Tech, il nous livre sa vision sur les dangers de cette révolution qui s'annonce mais aussi ses solutions pour que celle-ci ne signifie pas la fin de l'individu.


D'emblée l'auteur nous rassure : non l'intelligence artificielle (IA) ne détruira pas le travail ! Tout comme la révolution industrielle fut la cible en son temps de nombreuses critiques et angoissait le monde politique et syndical, le changement de paradigme que va générer l'IA va mettre à mal certains métiers peu gratifiants, inutiles et superficiels : les fameux bullshit jobs. Pour autant, l'humain ne pourra pas disparaître dans cette nouvelle économie pour une raison très simple : l'incapacité de l'IA à avoir une vision transversale des choses, à avoir du bon sens et du sens commun. Le serveur d'un restaurant devra toujours pouvoir orienter le client en fonction de son humeur, de la météo, de son agenda (un client pressé ne prendra pas la même chose qu'une famille un dimanche midi), etc... L'IA sera très utile pour des missions très basiques, répétitives, ne demandant pas de sens commun. En revanche lorsqu'il s'agira de conceptualiser et de faire appel à des domaines bien différents, la machine se révélera comme incapable.


Gaspard Koenig évoque également dans son ouvrage le libre-arbitre, très cher aux libéraux, mis à mal par les nudges. Ces techniques, très en vogue dans les milieux industriel et numérique, incitent les individus à changer tels comportements ou à faire des choix sans être sous contrainte ni obligation et qui n'implique aucune sanction.


Le passage que j'ai le plus aimé est relatif au rapport à l'IA selon les régions du monde. Le régime communiste chinois a complètement adoubé l'intelligence artificielle et en a fait son véritable bras armé. Surveillance accrue des citoyens, notes sociales, création de smart cities où tout est contrôlé à la seconde près, réseaux sociaux géants pilotés par le gouvernement, rien n'est jamais trop osé. Les Chinois, de par leur héritage confucéen, sont d'accord pour partager toutes leurs données et informations en ligne (DATA), de troquer leurs libertés, leurs vies privées, pourvu que le collectif en soit renforcé, protégé. C'est donc main dans la main que les grandes plateformes numériques travaillent avec le gouvernement chinois : les uns ont l'autorisation de collecter les données sur les citoyens et donc de nourrir et d'affiner leurs outils et, en échange, les transmettent aux autres, les autorités, sans qui rien n'eut été possible.


Les Américains de leur côté sont écartelés entre le souci de bien faire moralement et l'impératif de faire mieux techniquement. Plus de data, c'est plus d'efficacité. Moins de data, c'est plus de liberté. L'éthique protestante, où la réussite économique est vue comme un commandement pour ensuite obéir aux ordres bibliques, est mise à mal.


Quant à nous Européens, s'incarnant dans l'idéal stoïcien, nous refusons d'abandonner nos droits individuels à la machine. Cela se traduit notamment par l'adoption du règlement général sur la protection des donnes (RGPD) en 2016 par le parlement européen. Mais pas de données, pas d'évolution. Les DATA sont la nourriture même des géants du numérique. Nous prenons donc le risque de décrocher définitivement dans la compétition économique mondiale et de devenir une colonie numérique des géants chinois demain. Les sommes engagées par la France dans le domaine de l'IA sont d'ailleurs dérisoires en comparaison de ceux effectuées par les GAFA. La présidente de la région Ile-de-France, qui a déclaré vouloir faire de sa région la « Silicon Valley de l'Europe » par la création d'un « challenge Intelligence artificielle », lui a doté un budget de 1 million d'euros. C'est en comparaison le salaire moyen d'un bon informaticien de la Silicon Valley selon Gaspard Koenig.


Alors que faire ? Sommes-nous condamnés ? L'auteur nous donne une solution qui pourrait s'avérer révolutionnaire : que nous devenions les propriétaires de nos propres datas. Et de se les faire rémunérer par les plateformes numériques si nous le souhaitons et dans les conditions que nous l'exigeons. Il insiste également sur le concept de l'arbitre libre et ainsi rendre la capacité à chacun d'orienter les nudges en fonction de nos intérêts et de nos envies. C'est alors qu'au lieu d'aller constamment vers l'optimisation, « le plus rapide ou le plus performant», nous pourrions décider d'une autre voie. Par exemple au lieu de suivre la ligne bleu de Google Maps pour aller au plus rapide, nous pourrions décider de suivre l'itinéraire le plus vert, le plus commerçant, le plus calme, etc... Le tout étant de reprendre le contrôle sur l'IA et les plateformes numériques.


Au lieu d'avoir à cliquer pour accepter leurs conditions, ce serait à eux d'accepter les nôtres pour pouvoir bénéficier de nos fameuses données. Et c'est là un retournement complet, l'individu redevenant libre et responsable. Ce serait un véritable tournant dans le monde de l'IA et il permettrait aux Européens de créer leur propre paradigme numérique.



Brice André

Membre du Bureau de Renaissance Libérale-Conservatrice


Son blog : http://lexutoire.over-blog.com/


Pour aller plus loin, nous vous proposons de lire une autre proposition libérale, inverse à celle de Gaspard Koenig.

Ferghane Azihari nous livre une étude pour l'IREF sur les données personnelles, et il pointe les effets pervers et les problèmes liés aux propositions de Génération Libre. Surtout, il estime que la solution libérale n'est pas d'être propriétaires de ses données, mais de choisir ce que l'on veut en faire ; d'être libre de les donner à Google afin d'obtenir des services, ou non.


L'étude : Données personnelles : à chacun de choisir ce qu’il veut en faire !

https://fr.irefeurope.org/Publications/Etudes-et-Monographies/article/Donnees-personnelles-a-chacun-de-choisir-ce-qu-il-veut-en-faire


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