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Contre l’antilibéralisme de droite : réponses à quelques idées reçues Partie 1 la doctrine libérale

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur qui est extérieur à notre mouvement. Elles ne reflètent pas nécessairement celles de notre mouvement.


Dans cette première partie de ce grand article du mois d'août, nous allons aborder les deux thèmes suivants : le libéralisme dans l'histoire, et la doctrine libérale, au travers de six idées reçues. Deux autres articles suivront, un entièrement sur l'économie libérale, et le dernier sur les institutions politiques et le libéralisme face aux valeurs de droite.



Le libéralisme est-il compatible avec le conservatisme ? Le traditionalisme ? Le nationalisme ? Bref, avec les idées de droite ?

La droite française est minée par l’antilibéralisme, et cela ne date pas d’hier. Révolutionnaire, égoïste, idolâtrant l’argent-roi, taxé tantôt de cynisme et tantôt d’utopie, le libéral de droite passe la moitié de son temps à répondre à des contre-vérités, caricatures et épouvantails[1] dans son propre camp. C’est agaçant. Il s’agit donc de répondre aux objections les plus courantes que le libéralisme peut recevoir, venant de la droite conservatrice.

Cet article s’adresse aux curieux – pas forcément de droite – souhaitant mieux connaître la théorie libérale, qu’ils y adhèrent ou pas. Il s’adresse aussi aux libéraux désireux de trouver les armes intellectuelles aptes à répondre aux objections, mais surtout aux sophismes et aux manipulations.

Abordons donc quelques idées reçues sur le libéralisme et le conservatisme, ou pourquoi ils seraient opposés (et pourquoi c’est faux).

I – Le libéralisme dans l’Histoire

L’Histoire est une préoccupation importante pour les conservateurs, et c’est bien naturel. Ayant le souci de l’enracinement, les conservateurs font de l’histoire de leur pays un pilier fondamental de leur identité. Il est d’autant plus important de lutter contre les contre-vérités dans ce domaine ; commençons donc par là.

Idée reçue n°1 : le libéralisme est né au XVIIIème siècle


Le libéralisme est fréquemment associé aux Lumières et à la Révolution française. Or, si le Siècle des Lumières fut une période prolifique pour la pensée libérale, elle ne fut pas la seule. Si le mot « libéralisme » est né au début du XIXème siècle, ses idées s’ancrent dans une tradition bien plus ancienne. Non assimilable complètement aux Lumières, le libéralisme n’est donc pas comptable des excès ou des errements des philosophes de ce mouvement.

On peut trouver les sources d’inspiration les plus anciennes du libéralisme à l’époque de la République romaine. Au milieu du Vème siècle avant Jésus-Christ, les luttes d’émancipation de la plèbe contre la monopolisation du pouvoir par le patriciat aboutissent à une première codification : la Loi des Douze Tables. Elle vise à mettre le droit par écrit, en échappant à l’arbitraire du magistrat. C’est une date importante pour l’histoire du droit, car c’est la première fois que l’on théorise – et que l’on applique politiquement – l’idée d’un droit objectif, qui ne se résume pas à l’acte d’autorité d’une institution à pouvoir politique. On peut dire que c’est la naissance du Droit.

Le juriste et historien du droit Philippe Fabry, prenant la suite de Montesquieu, fait d’ailleurs du droit romain très « libéral » la cause de la grandeur de Rome par le ralliement des peuples conquis[2] ; la perversion constructiviste et autoritaire de ce droit[3] conduisant à long terme à la stagnation, puis à l’effondrement de l’Empire.

Certains libéraux revendiquent aussi des inspirations non-occidentales, notamment celle du taoïsme chinois, pour son idéal éthique de non-agression et sa théorie de l’ordre social spontané[4].

Plus près de nous, on peut identifier une tradition des idées libérales, lentement élaborées, du XVIème siècle jusqu’à nos jours[5].

Au XVIème siècle, l’Ecole de Salamanque voit débattre des juristes et des théoriciens de la Péninsule ibérique. Il faut aussi citer les humanistes, notamment La Boétie, auteur du Discours de la servitude volontaire.

Au XVIIème siècle, John Locke est considéré comme le premier théoricien du libéralisme moderne, avec les levellers de la Révolution anglaise.

Au XVIIIème siècle bien sûr, les physiocrates élaborent la première théorie de l’économie. Citons ensuite les libéraux classiques : Montesquieu, Turgot, Adam Smith, David Hume.

Au XIXème siècle, les Français tiennent leur place, avec Benjamin Constant, Jean-Baptiste Say, Tocqueville, Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari (précurseur de l’anarcho-capitalisme). L’utilitarisme est représenté par les Anglais Bentham et John Stuart Mill.

Aux XXème et XXIème siècle le libéralisme est marqué par l’Ecole autrichienne, en réaction aux théorisations de l’intervention étatique. Ludwig von Mises bien sûr, Friedrich Hayek, Murray Rothbard qui invente le terme « libertarien[6] » ; Ayn Rand théorise l’objectivisme libéral ; les Français Jacques Rueff, Raymond Aron, Jean-François Revel ; plus proches de nous, le Français Pascal Salin et l’Américain d’origine allemande Hans-Hermann Hoppe…

Cette sélection, non exhaustive et arbitraire, illustre un peu de la richesse et de la diversité de la tradition libérale.


Idée reçue n°2 : les libéraux ont fait la Révolution contre l’Ancien Régime


Associés aux Lumières, les libéraux le sont aussi à la Révolution française. Une association qui rend méfiants les tenants du conservatisme français. La tradition contre-révolutionnaire fait encore des émules ; et cette tradition est tout à fait respectable, citons les noms du Savoyard Joseph de Maistre et de l’Irlandais Edmund Burke.

Edmund Burke (1729-1797) est le brillant archétype du libéral-conservatisme. Ni son libéralisme, ni son conservatisme ne sont modérés. Il est célèbre parmi les contempteurs de la Révolution française pour avoir démontré ses dérives dès 1790, dans ses Réflexions sur la Révolution de France. Il y avertit ses contemporains sur les spécificités dangereuses de la Révolution, menace sur l’ordre du monde et sur les libertés – chez lui, les deux vont de pair. Autant Maistre est un théocrate ouvertement réactionnaire, autant Burke s’inscrit dans la tradition libérale anglaise, où la lutte contre l’absolutisme royal va de pair avec une conception conservatrice des équilibres sociaux.

On a donc un grand auteur libéral qui dénonce la Révolution dès son commencement, avec une radicalité qui choque ses contemporains. Qu’a-t-on en face ?

Il y a bien une composante libérale dans la Révolution. Mais elle a toujours été minoritaire. Face à la société d’ordres en fin de course, les libéraux étaient dans une opposition modérée ; la Révolution a pu paraître comme l’occasion d’arriver au pouvoir et d’imposer leurs vues. Mais ce fut un échec. Et on ne peut pas décemment reprocher aux libéraux les crimes de leurs propres bourreaux.

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 est éminemment libérale, bien sûr. Les critiques libérales à son encontre résultent souvent d’une mauvaise compréhension[7]. Mais que les contempteurs de « l’idéologie des droits de l’Homme » indiquent ce qu’ils y trouvent de si mauvais ! Cette œuvre, portant la signature de Louis XVI et la référence à Dieu, n’a rien à voir avec les interprétations douteuses qui en sont faites depuis le XXème siècle.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les tribunaux révolutionnaires prenaient leurs aises avec les garanties octroyées par la Déclaration.

Est-ce que le libéralisme pouvait admettre la survivance de la société d’ordres ? Non. Mais qui voulait vraiment sauver ce système social ? Dans tous les cas, les libéraux ne sont pas comptables de la chute de l’Ancien Régime, encore moins de la forme brutale et destructrice que cette chute a pris.

Idée reçue n°3 : depuis 1968, la gauche est libérale


Sautons un bon siècle et demi.

Pour de nombreux conservateurs, Mai 1968 représente la subversion libérale de la gauche socialiste. Nous avons tous déjà entendu parler des fameux « libéraux-libertaires ». Cette subversion se serait parfaitement accomplie en 1983, lors du (mal nommé) tournant de la rigueur. Le président Mitterrand a alors dû fortement amoindrir les aspects les plus collectivistes de son programme, et reconsidérer son alliance avec le Parti communiste.

Cette analyse est portée par des gens qui se marquent à gauche mais très appréciés des milieux conservateurs, comme Michel Onfray ; ou par des intellectuels se revendiquant de la droite non-libérale, comme Eric Zemmour.

François Mitterrand a-t-il accepté l’économie de marché pour se soumettre à l’Europe, aux marchés, aux lobbies ? Peut-être. Mais disons-le : c’était surtout une nécessité économique pour éviter la ruine, et une contrainte géopolitique, la France ne pouvant prêter le flanc à l’Union soviétique. Rappelons que le Parti communiste était tenu par son allégeance à l’Internationale dirigée par Moscou.

La pédagogie est l’art de la répétition : non, les politiques menées en France depuis un demi-siècle ne sont pas libérales.

Nous préciserons ultérieurement la question de la nature du libéralisme, qui est une doctrine juridique ; ainsi que quelques rappels sur les conceptions libérales de l’économie. Pour récapituler brièvement : l’augmentation continuelle des dépenses publiques ; l’endettement ; la concentration du poids de la fiscalité ; la création monétaire artificielle, ne font pas de la France une économie libérale. Les lois de plus en plus liberticides, les jugements arbitraires, le mépris de la liberté d’expression, de circulation, de discrimination, ne font pas de la France un Etat de droit libéral.

Il est d’ailleurs ironique de voir des antilibéraux farouches crier à l’abus d’autorité quand l’Etat brime leur liberté d’expression.

II – Qu’est-ce que la doctrine libérale ?

Le libéralisme n’est pas une théorie économique, ni une métaphysique, ni la proposition d’une société utopique. Le libéralisme est une doctrine juridique. La doctrine juridique par excellence, en fait. Le libéralisme a pour objet le Droit. Le but du Droit est de régler les conflits de façon juste ; la théorie libérale propose des définitions objectives à la Justice, au Crime, à l’Agression, en se fondant sur le principe fondamental du droit de propriété et sur le principe de non-agression.

Quitte à enfoncer des portes ouvertes : être libre, ce n’est pas faire tout ce qu’on veut.

Idée reçue n°4 : le libéralisme, c’est la loi de la jungle


« Le renard libre dans le poulailler libre ! »

Une bien curieuse parabole appréciée des antilibéraux – de droite comme de gauche, pour le coup. Elle sous-entend que certains êtres humains sont des « poules », productifs mais vulnérables ; d’autres seraient des « renards », des prédateurs. La solution serait apparemment un fermier-Etat, ce qui est cocasse quand on sait le sort qu’un honnête fermier réserve à ses poules et à leurs œufs…

On parle aussi de la « loi de la jungle » : le libéralisme serait la loi du plus fort ! Or, c’est précisément l’inverse.

Le libéralisme ne prend pas comme postulat un individu tout-puissant. Il prend comme postulat axiomatique un individu libre. C’est très différent : l’Homme n’est pas tout-puissant, ni indéterminé, ni hors-sol. Il est libre, car il a sa propre volonté. Il est libre par rapport à ses semblables. La question philosophique du libre-arbitre est ici presque hors-sujet. Peu importe que les décisions de l’Homme soient motivées par des déterminants qui lui échappent ; il est naturellement libre par rapport aux autres individus, à ses pairs.

Les libéraux jusnaturalistes parlent de Droit naturel. Gare au malentendu : il ne s’agit pas ici d’une pétition de principe naturaliste, ni même d’un concept religieux. « Naturel » prend ici le sens de « spontané » : les normes du Droit émerge spontanément des interactions sociales. Ainsi, tout échange présuppose implicitement la reconnaissance de la propriété. Quand le libéral dit, tel Murray Rothbard, que l’Homme est « naturellement libre », cela veut dire que tout individu a sa propre volonté. Il s’agit d’un axiome impossible à réfuter : en argumentant contre autrui, on affirme implicitement qu’il peut être d’un avis opposé au sien, donc on reconnaît l’autonomie d’autrui par rapport à soi-même[8].

Droit naturel de la personne humaine : on est loin de tout relativisme moral !

Idée reçue n°5 : la morale libérale est relativiste et matérialiste


C’est là une accusation fréquente de la part de la droite conservatrice. Le libéralisme consacrerait la fin de la morale, le relativisme, la tolérance envers les mauvaises mœurs… rien qui puisse réjouir un traditionaliste !

Or, c’est une déformation complète des principes libéraux. Beaucoup de libéraux sont subjectivistes ; certains, comme les tenants d’Ayn Rand, se revendiquent objectivistes, et veulent fonder rationnellement un système moral. Nous allons nous concentrer sur ce qui peut porter à confusion, c’est-à-dire le subjectivisme.

Subjectivisme et relativisme sont forts différents. Le relativiste refuse le concept de Bien absolu, et même de Vérité absolue. Le subjectivisme libéral ne fait que constater que les jugements de valeur appartiennent aux individus ; il refuse que certains aient le droit d’imposer leurs jugements aux autres par la force. Il défend la « laïcité totale » du Droit, vis-à-vis des religions mais aussi vis-à-vis des conceptions morales particulières, et pour les mêmes raisons (parce qu’on n’a pas tous les mêmes).

On peut voir dans les principes élémentaires du Droit libéral des fondements d’ordre moral : ainsi, le libéral considère que l’agression (i.e. l’attaque envers la propriété d’un individu, y compris la propriété de son propre corps) est mauvaise et nécessairement condamnable. Certains libéraux assument cette conception, en la défendant comme une morale objective conforme à l’axiome de l’individualité. D’autres considèrent que cette conception est purement juridique et n’entre pas dans la catégorie morale. Dans tous les cas, le libéral peut considérer d’autres choses comme « immorales », mais il doit renoncer à les empêcher par la force, ce qui serait une agression.

Idée reçue n°6 : la liberté nécessite d’être limitée


« Je suis pour la liberté d’expression ; mais… » On ricane volontiers en pensant aux contradictions et au cynisme de politiciens défendant la censure. Mais ce qui s’applique à la liberté d’expression s’applique tout aussi bien aux autres libertés.

Car « les libertés » ne sont pas une liste artificielle de dix ou quinze « droits » énumérables. Les droits individuels sont cohérents entre eux, car il n’y a en réalité qu’une seule liberté de l’individu. Paraphrasons le théoricien absolutiste Cardin le Bret (1558-1655) : la liberté individuelle n’est pas plus divisible que le point en géométrie[9]. Pour le libéral, cette liberté est synonyme de propriété. « Fais ce que tu veux avec ce que tu as » : tout est autorisé, sauf l’agression.

Peut-on limiter le droit de propriété ? Si je ne peux construire de maison sur mon terrain parce que le préfet me l’interdit unilatéralement, c’est que le préfet (ou plutôt son administration) revendique implicitement la propriété réelle de ce terrain. La propriété implique l’usus, l’abusus et le fructus, le droit d’utiliser, de modifier, de détruire son bien et d’en recueillir le produit.

Cela peut sembler extrémiste, mais la liberté est absolue ou elle n’est pas. « Fais ce que tu veux, tant que c’est ce que moi je veux », ce n’est pas la liberté.

Mais on ne peut quand même pas faire tout ce qu’on veut !

Non, parce que la liberté est une notion juridique qui se vit en société. La liberté se limite elle-même : « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». La propriété est la réponse objective qui permet de tracer précisément la limite.

Exemple : la liberté de circulation. Je peux circuler à ma guise sur mon terrain. Je peux circuler sur le terrain de mon voisin seulement s’il m’y autorise. Cela ne veut pas dire que le droit de propriété est supérieur à la liberté de circulation : la liberté de circulation est elle-même un droit de propriété, dont j’abuserai si (et seulement si) je prétendais en faire usage aux dépends de la propriété d’autrui.



Etienne Mathieu

Sympathisant de Renaissance Libérale-Conservatrice



Notes :

[1] L’épouvantail rhétorique (ou « homme de paille »), au-delà de la simple caricature, prétend attaquer une idée, mais en discourant sur une idée qui n’a rien à voir, pour combattre un adversaire imaginaire plus facile à battre que l’adversaire réel (tel un mannequin de paille). [2] P. FABRY, Rome, du libéralisme au socialisme : leçon antique pour notre temps (2014) [3] http://historionomie.canalblog.com/archives/2015/12/12/33060362.html [4] https://www.wikiberal.org/wiki/Tao%C3%AFsme [5]https://www.wikiberal.org/wiki/Lib%C3%A9ralisme#La_tradition_et_ses_.C3.A9volutions [6] Nous nous refusons de faire une distinction entre libéralisme et libertarianisme. Le libertarianisme est une formulation des principes libéraux. Le terme « libertarian » permet aux libéraux américains de se démarquer des gauchistes interventionnistes, qui ont gardé le vieux terme « liberal ». En français, le mot « libéral » a gardé son sens, et le néologisme n’a donc pas d’intérêt, autre que par commodité. [7] A ce sujet, lire Philippe FABRY, « la DDHC de 1789, chef -d’œuvre libéral », dans Contrepoints (2014) : https://staging.contrepoints.org/2014/12/03/190166-la-declaration-des-droits-de-lhomme-de-1789-chef-doeuvre-liberal [8] Il s’agit là d’un dérivé de l’éthique de l’argumentation de Hans-Hermann Hoppe. La liberté individuelle, ou propriété de soi-même, est un axiome, car celui qui essaie de le réfuter est obligé de l’utiliser au cours de son raisonnement. [9] Cardin le Bret disait cela de la souveraineté monarchique, évidemment.

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