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Contre l’antilibéralisme de droite : réponses à quelques idées reçues Partie 3 Les valeurs de droite

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur qui est extérieur à notre mouvement. Elles ne reflètent pas nécessairement celles de notre mouvement.


Suite et fin de ce grand article du mois d'août. Après avoir aborder le libéralisme dans l'histoire, et la doctrine libérale, ainsi que l'économie libérale, nous allons conclure cette série en invoquant les idées reçues sur les institutions politiques et le libéralisme face aux valeurs de droite.


IV – Les institutions politiques vues par les libéraux

Idée reçue n°14 : le libéralisme, c’est la démocratie


Il semble évident que liberté et démocratie vont de pair. Et il est vrai qu’historiquement, les libéraux ont promu les régimes parlementaires et constitutionnels dans la vieille Europe des monarchies et des glorieuses dynasties.

La différence est pourtant énorme. La liberté, c’est faire ce qu’on veut sans agresser autrui ; la démocratie, c’est le règne de la majorité. La tyrannie de la majorité n’est pas une déviance de la démocratie : soyons directs, c’est son essence même. C’est son principal danger, perçu dès Tocqueville. La démocratie ouvre aisément la voie à une démagogie égalitariste.

Des libertariens développent une critique directe contre la démocratie. Hans-Hermann Hoppe, que nous avons déjà cité, n’hésite pas à faire de la démocratie la menace principale contre la liberté, et la cause directe ou indirecte des maux des sociétés occidentales[1].

Une autre partie des libéraux pensent au contraire que l’Etat démocratique est la forme la moins pire d’Etat. Quoi qu’il en soit, l’essentiel est que la majorité n’a pas tous les droits. Le libéral ne reconnaît de « droit au crime » à personne, pas même au peuple.

Citons ici Friedrich Hayek, démocrate : "Pas plus qu'un autre, un gouvernement démocratique ne peut se passer de mécanismes internes de protection de la liberté individuelle".

Idée reçue n°15 : les libéraux défendent les dictatures


En sens inverse, on a pu reprocher aux libéraux de soutenir des régimes dictatoriaux. Les plus lettrés décrient Ludwig von Mises, qui a affirmé que le fascisme était un peu moins pire que le bolchevisme – ce qui est un compliment très relatif. On pense plus souvent aux Chicago Boys du Chili, influencés par l’Ecole de Chicago et Milton Friedman, et prêtant main-forte à Augusto Pinochet.

D’après Guy Sorman[2], les Chicago Boys ne voyaient la dictature que comme une phase transitoire, l’occasion d’instaurer les réformes économiques indispensables au fonctionnement futur d’une démocratie. Il faut également souligner que l’Ecole de Chicago et Milton Friedman ne font guère l’unanimité au sein des libéraux[3].

Les auteurs libéraux qui préfèrent un régime non-démocratique à un régime démocratique sont très minoritaires. Citons tout de même Hoppe, qui, dans la suite de sa critique de la démocratie dont nous avons parlé plus haut, affirme préférer la monarchie en guise de moindre mal. En effet, le monarque a un rapport de « propriétaire » à son royaume, le transmet à son héritier, et a donc tout intérêt à en prendre soin, ce qui n’est pas le cas d’un élu. Les royalistes qui nous liront en seront ravis !

Un libéral qui compare démocratie et despotisme ne le fait que d’un point de vue stratégique, en pariant sur un moindre mal. Un libéral ne peut pas apporter son soutien inconditionnel à un système politique, quel qu’il soit. La minorité et la majorité n’ont pas plus de droits l’une que l’autre.

Il est important de différencier la dictature, ou despotisme, de la tyrannie. Traditionnellement, une tyrannie est un régime jugé illégitime. Pour le libéral, il s’agit donc d’un régime qui viole les droits de propriété. Ainsi, on peut dire qu’une monarchie traditionnelle de droit divin est une dictature au sens large de non-démocratie ; mais elle n’est pas forcément tyrannique.

Idée reçue n°16 : l’Etat de droit, c’est le gouvernement des juges


Une objection courante à droite : les théories libérales du droit et de la politique, en préférant la jurisprudence (y compris privée) à la législation, favoriseraient un « gouvernement des juges ». Cette objection a ainsi été plusieurs fois exprimée par Eric Zemmour.

Nous avons exposé les raisons de cette préférence. Le libéral préfère l’ordre spontané à l’imposition de la volonté de quelques-uns, surtout en droit. Mais à l’inverse, un fort courant souverainiste est très susceptible sur tout ce qui peut porter atteinte à l’omnipotence étatique… Les mêmes se plaindront des lois liberticides ; avec raison, mais non sans contradiction.

Cette attitude est souvent liée à un manque de culture juridique. Le droit est trop peu connu dans les milieux militants. Ainsi, ancrés dans un préjugé constructiviste, bon nombre de gens pensent qu’une norme ne peut être issue que de la décision d’une autorité. Donc, si ce n’est pas le Parlement ou le peuple, ce sera le juge. D’où la dénonciation d’une érosion des pouvoirs législatifs et exécutifs au profit du judiciaire ; processus parfois accusé de « dérive américaine » ou « anglo-saxonne ».

Or, dans la tradition libérale du droit, le juge ne crée pas la norme : il la « dégage ». Il n’est pas là pour appliquer bêtement la loi du Parlement et du gouvernement ; sinon, pourquoi avoir des magistrats indépendants ? Le préfet suffirait… Le magistrat est indépendant du Pouvoir parce qu’il doit protéger les droits. Cette conception n’est pas récente, nous en avons déjà parlé ; elle est à la base de tout système juridique digne de ce nom.

Dans l’Etat de droit, le juge ne prend pas la place du gouvernement ; mais il empêche le gouvernement de prendre sa place.

V – Le libéralisme face aux valeurs de droite

Abordons enfin le point crucial de notre démonstration. Le libéralisme s’oppose-t-il aux grandes idées définissant la droite, hier ou aujourd’hui ?

Idée reçue n°17 : le libéralisme atomise les structures sociales et crée une société individualiste


« Une société atomisée » …

Expression très étrange. D’une part, parce que le libéral refuse justement d’assimiler les individus à de simples atomes ou à de la matière à manipuler. D’autre part, parce qu’après tout, toute matière est un assemblage d’atomes.

Allons au-delà de l’expression. Le libéralisme est-il le fossoyeur des structures sociales ?

Là encore, il y a un biais cognitif lié à l’omniprésence du constructivisme. Non, une structure sociale n’est pas forcément fondée sur un pouvoir coercitif. Allons même plus loin : les structures les plus durables et les plus saines n’ont pas besoin d’être tenues par la force. Quelle famille, quelle entreprise, quelle association, quel voisinage se définit par la soumission forcée à une volonté unique ?

Non seulement l’ordre spontané n’est pas utopique, mais il est partout ! Même dans les sociétés les plus totalitaires, l’immense majorité des phénomènes sociaux ne sont pas dus à la planification étatique.

Le libéral ne « promeut » pas une « société individualiste ». Répétons-le encore une fois : le libéral ne promeut aucun modèle de société à suivre et à organiser, il observe ce que la libre interaction humaine produit, dans toute sa diversité. Et une « société individualiste » ne veut rien dire. Le libéral constate que toute société est composée d’individus¸ ce qui est un pléonasme. Il n’encourage évidemment pas l’égoïsme ; il l’autorise – car il n’a pas le choix, personne ne peut l’interdire.

Idée reçue n°18 : le libéralisme s’oppose au nationalisme et à l’enracinement


Suite logique à cela : non, le libéralisme n’interdit pas de se revendiquer d’un groupe national, culturel, ethnique, religieux, etc. Pour un libéral, le nationalisme est illégitime s’il justifie l’agression, la domination, le pillage… Mais le sentiment d’appartenance est légitime, la solidarité volontaire avec son prochain – par rapport à son lointain – ne peut faire que du bien.

L’enracinement ne pose pas davantage problème[4]. Les intellectuels libéraux, on l’a dit, se rattachent à une longue tradition. La conception libérale de l’ordre spontané interdit aux libéraux la tentation de la tabula rasa, forcément constructiviste. L’un des grands penseurs du libéralisme contemporain, Friedrich Hayek, va même jusqu’à théoriser une défense libérale du principe de tradition. Selon lui, les traditions doivent être respectées a priori, car on ne maîtrise pas toutes leurs raisons et leurs effets. Cependant, ce conservatisme lui a été reproché par Murray Rothbard[5].

Le libéralisme peut même être associé étroitement au nationalisme. Historiquement, c’est le cas pendant presque tout le XIXème siècle. De nos jours, cette association connaît un renouveau avec le national-libéralisme, principalement illustré en France par le Carrefour de l’Horloge[6]. Ce mouvement revendique la nation comme principal lieu d’expression des libertés.

Les libéraux soutiennent fréquemment les mouvements indépendantistes, considérant qu’un Etat de taille plus réduite est plus facile à circonscrire[7]. De manière générale, le libéralisme soutient la décentralisation et le principe de subsidiarité. Il est donc incompatible avec toutes les formes d’impérialisme et avec la volonté systématique d’agrégation des nations en grands ensembles.

Idée reçue n°19 : un libéral ne peut pas s’opposer à l’immigration


Le libéral reconnaît le sentiment national ; il en légitime également la défense.

L’une des libertés les plus importantes – et l’une des plus bafouées à notre époque – est la liberté de discrimination. Le droit d’exclure est l’un des corollaires les plus directs de la propriété. Le propriétaire choisit discrétionnairement qui peut utiliser sa propriété, notamment pénétrer physiquement sur son territoire.

Dans une société libérale, nul ne pourrait infliger aux autres une présence dont ils ne veulent pas. Beaucoup d’opposants à l’immigration utilisent l’argument : « si vous voulez des immigrés, accueillez-les chez vous » … eh bien, c’est exactement la position libérale. C’est le principe de responsabilité.

Une société anarcho-capitaliste, par exemple, ne connaîtrait certes aucune entrave aux déplacements au niveau national. Mais les propriétaires seraient libres d’exclure ceux dont ils ne voudraient pas, y compris les chefs d’entreprises, les propriétaires de voies de circulation… non seulement exclure les immigrants eux-mêmes, mais aussi ceux qui les accueillent ; le risque d’ostracisme formant une pression sociale. L’immigration serait donc strictement proportionnelle à l’acceptation par la population… donc, au pire des cas, on est dans la même situation qu’avec une gestion étatique, y compris démocratique, de l’immigration.

Quand aux minarchistes (pour rappel, les libéraux acceptant un Etat minimal), la défense collective fait naturellement partie des missions étatiques acceptables.

Le libéralisme ne refuse pas les entraves politiques à l’immigration… il les rend superflues !

Idée reçue n°20 : les libéraux sont pour le mariage pour tous


Enfin, l’un des sujets les plus controversés.

Un certain nombre de libéraux contemporains soutiennent bel et bien le mariage homosexuel, comme le Parti libertarien américain. C’est aussi le cas de son équivalent français, très embryonnaire[8]. Mais, par essence, le mouvement libertarien ne se laisse pas enfermer dans des cases partisanes ; un libéral ne représente que lui-même et ceux qui le soutiennent.

Le mariage est une institution sociale essentielle, issue de l’ordre spontané.

Mais le mariage est aussi un acte étatique, par lequel l’administration privilégie telle ou telle union de deux individus. La position libérale consiste-t-elle à étendre ce privilège à tous les couples ? Par l’extension du mariage civil aux couples de même sexe, l’Etat change la définition d’une institution spontanée plus ancienne que lui ; il fait typiquement œuvre de constructivisme.

Pour autant, le débat a l’intérêt de nous obliger, nous conservateurs, à remettre en question nos certitudes et notre confort intellectuel. Sur quoi fondons-nous le mariage ? Doit-il forcément passer par une reconnaissance officielle de l’Etat ? Mettons les pieds dans le plat : n’est-ce pas pervers que de motiver les gens à se marier en leur promettant des avantages fiscaux ? Car c’est l’une des principales objections défendant le mariage civil étatique. Est-ce là le fondement d’une cellule familiale traditionnelle : l’espoir de répartir la charge du foyer fiscal ?

L’auteur de ces lignes a un jour écrit, sous une forme volontairement provocatrice, que « les deux seules positions cohérentes sur le mariage sont la religion d’Etat ou la privatisation du mariage », non sans provoquer de vives réactions.

Mais qu’est-ce que la privatisation du mariage ? Nous avons parlé plus haut des préjugés péjoratifs associés au mot « privatisation ». Le mariage privé, c’est un contrat, tout aussi valide que n’importe quel autre, mais dont la définition appartient aux seuls contractants. Le privilège fiscal est la seule perte par rapport à la situation actuelle. « Le mariage n’est pas un contrat », réplique-t-on ; mais c’est là sous-entendre qu’un contrat est forcément chose mercantile et triviale, ce qui est faux.

Pour conclure :

Nous sommes convaincus que les conservateurs et les gens de droite ont bien tort de se méfier des idées libérales. Nous avons vu que cette méfiance est presque systématiquement due à des malentendus, des préjugés, voire de l’ignorance.

Les conservateurs doivent enfin réaliser que l’Etat n’est plus de leur côté depuis un bon moment. Ils doivent se donner les moyens de construire une contre-société. Les lecteurs de Philippe de Villiers savent qu’il appelle à cela[9]. Eh bien, cette voie de contre-société conservatrice, française et occidentale, chrétienne ou non, passe par l’émancipation intellectuelle vis-à-vis de l’Etat et de l’étatisme. L’homme traditionnel de demain, chef de famille et bâtisseur d’un avenir pour l’Europe, ne peut être qu’un homme libre.



Etienne Mathieu

Sympathisant de Renaissance Libérale-Conservatrice


[1] Hans-Hermann HOPPE, Démocratie : le Dieu qui a échoué, 2001 [2] Guy SORMAN, Le capital, suite et fins, 1994 [3] L’Ecole autrichienne reproche notamment à Friedman ses conceptions monétaires étatistes. [4] Citons à nouveau Philippe Fabry, qui répond à Charles Beigbeder sur Contrepoints : « on peut être libertarien et enraciné » (2015) https://www.contrepoints.org/2015/11/04/227778-on-peut-etre-libertarien-et-enracine [5] https://www.wikiberal.org/wiki/Friedrich_Hayek [6] Association de réflexion métapolitique, présidé par Henry de Lesquen. http://www.clubdelhorloge.fr/ [7] https://universite-liberte.blogspot.com/p/blog-page_28.html [8] http://www.parti-libertarien.com/mariage-pour-tous-lgbt [9] Philippe DE VILLERS, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, 2015, dernier chapitre.

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