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Gaullisme et libéralisme, véritablement incompatibles ?

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur qui est extérieur à notre mouvement. Elles ne reflètent pas nécessairement celles de notre mouvement.


C'est une vaste et épineuse question que de réfléchir sur une compatibilité entre le gaullisme et le libéralisme. Parfois alliées, ces deux familles politiques se sont bien souvent opposées depuis la Libération. Leurs naissances et les points sur lesquels ces deux familles se focalisent sont dissemblables. Le premier met véritablement l'accent sur la nation éternelle, son indépendance, sa grandeur, le second sur les libertés individuelles. C'est pour cela que les plus orthodoxes de ces deux familles y voient une incompatibilité de nature, voire infranchissable. Les libéraux les plus véhéments peuvent voir une doctrine d'un général rétrograde, planiste, les gaullistes les plus intransigeants voyant dans les libéraux l'incarnation du Marché broyant la nation et les hommes sur l'autel du Laisser-faire. Il peut donc, être difficile de voir s'établir des rapprochements, politiques, entre le gaullisme et le libéralisme.


L'histoire politique française depuis la Libération est le témoin de déchirements entre les deux familles politiques et leur formations partisanes respectives, de sorte que cette compatibilité est encore plus difficile à percevoir. Entre les rudes combats qui opposèrent le CNIP libéral à l'UNR gaulliste en 1962, les guerres d'usures que menait le RPR contre l'UDF de 1976 à 1981 et les déchirements des campagnes présidentielles de 1974, 1981 et 1988 opposants un candidat gaulliste et un candidat libéral, et celle de 1995 où deux gaullistes s'affrontent avec « leurs libéraux » dans leur comité de soutien, la droite a bien vu un affrontement de longue durée entre gaullistes et libéraux. A la différence de nature idéologique s'ajoute un différend de nature historique avec les héritages que l'on connaît.


Mais cela serait faire preuve de mémoire sélective. Cela serait oublier les alliances et les expériences de gouvernement concluantes. Il ne faut pas oublier, en effet, que de 1958 à 1962 Charles de Gaulle président du Conseil, puis président de la République compose au sein de ses gouvernements avec des libéraux, parmi lesquels l'injustement oublié Antoine Pinay. Un grand plan d'assainissement des finances est appliqué, le nouveau Franc est créé, ce sont les réformes du plan intitulé « Rueff-Pinay », dont un jeune secrétaire d'Etat a aider à l'application, un certain Valéry Giscard d'Estaing. Il ne faut pas oublier qu'après la rupture au sein de la majorité, du CNIP en 1962 sous fond de conflit Algérien et de l'élection présidentielle au suffrage direct, une partie des libéraux, sous le leadership de Valéry Giscard d'Estaing, participent aux gouvernements Pompidou, Couve de Murville, Chaban-Delmas et Messmer, sous les présidences de Charles de Gaulle et Georges Pompidou. Valéry Giscard d'Estaing, dont la critique du bilan est nuancée par Jérôme Besnard (1), a nommé Jacques Chirac premier Ministre, et après sa démission fracassante, des ministres gaullistes parmi lesquels on peut citer Alain Peyrefitte et Yvon Bourges.


Il peut y avoir des conflits, parfois durs ou latents, mais il peut y avoir également des possibilités d'alliance et même de gouvernement commun, l'Histoire démontre que ceux-ci ont été des réussites. Si non seulement, l'Histoire a prouvé qu'un rapprochement était possible et couronné de succès, des accords peuvent être trouvés sur le plan des idées. Celles d'un homme comme Jacques Rueff peuvent sceller ce rapprochement.

Ainsi, cet économiste et haut-fonctionnaire libéral, comme le rappelle Serge Audier, qui a travaillé comme on l'a vu pour le pouvoir gaulliste, collaborant avec Antoine Pinay, incarnait un libéralisme d'ordre, qui se différenciait du libéralisme de Manchester. Un libéralisme qu'on pourrait appeler « conservateur », ce qui ne déplairait pas, je pense, à ceux qui me permettent d'écrire ces lignes. Ce libéralisme n'excluait pas l'intervention de l'Etat, notamment dans la lutte contre les monopoles et les lois anti-trusts. Il appelait de tout cœur « « un libéralisme social » capable selon lui de rallier socialistes démocratiques et libéraux tolérants, sur la base d'un consensus minimal autour du maintien du mécanisme libre des prix. » (2). Jacques Rueff croyait fort toujours selon S. Audier à une possibilité de compromis entre les libertés et la justice sociale, un des principes du gaullisme et où l'Etat ne serait pas exclu y compris dans la sphère du commerce extérieur. En parlant du Traité de Rome (1957) Pour Rueff, « ce marché institutionnel , contrairement au « marché manchestérien », constitue bien une zone de « laisser-passer» et non de laisser-faire » (3). La liberté ne peut exister sans régulations, à condition qu'elle soit raisonnée et raisonnable.


Je tiens qu'il pourrait être là ce compromis, un compromis qui serait « historique » - si j'ose dire – entre gaullistes et libéraux. A condition de s'entendre sur des principes, la liberté et la préservation de l'indépendance de la France, de son art de vivre, de ses traditions.

A l'extérieur, la France doit pouvoir avoir sa voix dans le concert des nations, doit pouvoir décider de sa diplomatie et de sa défense. L'Etat ne peut être laissé en dehors des affaires économiques, il doit pourvoir le territoire en infrastructure comme avait su le faire la DATAR, autrefois les autoroutes, aujourd'hui le numérique. En contre-partie, une gestion saine de ses finances publiques doit être opéré par celui-ci, et ne peut faire crouler les forces-vives sous le poids des taxes et des normes qui chaque jour attaquent et asphyxient artisans, commerçants et les entreprises en général.


La liberté doit être la clef de voûte, ainsi, une décentralisation poussée et assumée, rétablissant non seulement un contre-poids avec un Etat omnipotent, voire ventripotent est nécessaire, mais aussi d'assurer une gestion des affaires publiques en rapport avec les spécificités des territoires, et de rapprocher le citoyen des institutions politiques et avoir une démocratie locale. C'était le projet avorté en 1969 de la régionalisation, que peuvent reprendre aujourd'hui libéraux et gaullistes dans leur affection des territoires, la préservation de leurs spécificités et de leur identité.


Bien sûr, il peut y avoir des points de débat, en particulier sur le degré d'intervention de l'Etat, l'existence d'un Etat stratège dans l'industrie, et sur le protectionnisme. Mais est-ce un drame ? Là aussi, une question cruciale se pose, la différence à droite est-elle synonyme de division ou bien au contraire de complémentarité ? Peut-on concevoir la diversité des familles politiques autrement comme le cimetière de la droite, telle qu'on l'a vu ces dernières années ? Une famille devrait-elle l'emporter en rase campagne, unilatéralement et totalement sur les autres ?

Au contraire, c'est un débat à avoir au sein de la droite, car ce qui en fait son unité c'est l'adhésion à des principes, les libertés, le respect des traditions, l'enracinement et l'indépendance, les différences résultent des sensibilités individuelles et celles des familles d'idées. Ce sont donc des différences de point de vue, au sens de l'angle de la caméra. Les libéraux mettront l'accent avant tout sur les libertés, l'individu, les gaullistes sur la Nation, l'Etat, et les territoires, le groupe, mais peuvent partager des mêmes principes. L'union n'est pas la fusion.


En conséquence, des rapprochements peuvent être possibles, voire souhaitables à condition de changer le paradigme à droite, la diversité ne doit pas être vue comme un facteur de division et de destruction. Il faut modifier les pratiques, ne plus s'attarder sur des propos individuels, au risque d'entretenir les querelles. Mais rester plutôt, sans s'éloigner des faits, dans le cadre du propos général et aborder sereinement les rapprochements pour en découler des propositions concrètes et applicables. Qu'on ne l'oublie jamais, le but est de pouvoir revenir aux affaires, non pas à n'importe quel prix, mais pour appliquer des idées, des principes et une vision pour notre Nation et le bien public.


Alexis Lorendeaux



Notes :

(1) Besnard Jérôme, La droite imaginaire, éditions du cerf, 2018

(2) Audier Serge, Néolibéralisme(s) - Une archéologie intellectuelle, Grasset, 2012, page 497

(3) Audier Serge, ibid, p498


Pour aller plus loin :

Audier Serge, Néolibéralisme(s) - Une archéologie intellectuelle, Grasset, 2012

Besnard Jérôme, La droite imaginaire, éditions du cerf, 2018

Rémond René, Les Droites en France, Paris, Aubier Montaigne, 1982, 4e éd.

Sirinelli Jean-François (dir), Histoire des droites, t1, éditions Gallimard, 2006

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