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Tribune-article : Du libéral-conservatisme

Les opinions exprimées dans cette tribune-article sont celles de l’auteur qui est extérieur à notre mouvement. Elles ne reflètent pas nécessairement celles de notre mouvement.


Il y a quelques semaines je découvrais dans les pages de l’Etudiant Libre une série d’articles sur le thème de la compatibilité entre libéralisme et conservatisme. Pour ma part, j’ai longtemps considéré que le libéralisme c’était forcément le néo-libéralisme, le progressisme, le mondialisme, etc. Je suis cependant arrivé à la récente conclusion que tout n’était pas à jeter dans la doctrine politique libérale, tout au contraire.


Alors d’où vient cette éternelle tension entre libéraux et conservateurs ?


Elle vient tout d’abord du fait qu’on considère souvent que le conservatisme naît en opposition à la modernité libérale, et que l’anglais Edmund Burke en est le premier porte-parole moderne. Cependant, dès ses débuts, le rapport de Burke au libéralisme semble ambiguë : il est à l’origine opposé aux « tories » (conservateurs), puisque membre du parti des Whigs (libéraux).


Aujourd’hui, en 4 étapes, nous allons tenter de réconcilier nos amis libéraux avec nos camarades conservateurs.


Première étape : bien définir les mots pour mieux les comprendre.


Alors qu’est-ce qu’un conservateur ? En France, on peut dater la naissance du conservatisme moderne à partir de la Révolution française : les conservateurs se méfient tout d’abord des « progrès » trop radicaux qui renversent l'équilibre de la société, et privilégient la tradition. Ils rejettent également l'idéologie dite « des droits de l'Homme » qui voit l'individu comme un être indépendant à l'état de nature ; au contraire pour eux, l’Homme se réalise nécessairement dans une communauté politique et sociale (la famille, la Nation, la paroisse, la corporation, etc.). Enfin, suivant la tradition aristotélicienne, les conservateurs s’accordent pour considérer la société comme naturelle et non pas comme une construction artificielle formée par le contrat social. L’homme ne naît pas, comme le croit Rousseau, libre ; il trouve sa liberté en héritant des autres d'une langue, des mœurs, d'une culture...


Voilà, on a donc tracé les grandes lignes ; maintenant, qu’est-ce que le libéralisme ? Le libéralisme est une philosophie politique et éthique, qui refuse la mise en place d’un État tentaculaire; il prône l’initiative individuelle et la compétitivité. Ainsi, «l’État de droit » moderne apparaît avec la pensée libérale, puisque le libéralisme repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits fondamentaux naturels, et qu'aucun pouvoir n'a le droit de violer.


Alors comment, et surtout pourquoi, essayer de concilier ces deux notions ? Pourquoi parle-t-on aujourd’hui si souvent des « libéraux-conservateurs »? Comment ces deux courants ont-t-ils bien pu se mettre à se tutoyer ?


Guillaume Bernard, maître de conférences HDR à l’Institut catholique d’études supérieures (ICES), nomme « mouvement dextrogyre » l’impulsion idéologique venant de droite qui a récemment permis au conservatisme d’imposer sa vision à une partie des libéraux. A comprendre : les droitards ont repris du poil de la bête, et ne comptent plus laisser aux gauchistes le monopole de la culture et de la méta-politique. Il constatait ainsi en janvier 2013, dans les pages de Valeurs Actuelles, que « […] les idées produites par le mouvement dextrogyre sont hybrides ». L’alliance récente entre libéralisme et conservatisme résulterait donc d’une combinaison des philosophies classiques et modernes. Cela se traduit dans le libéral-conservatisme par une cohabitation entre des concepts conservateurs, comme la défense de l’identité nationale, avec d’autres, libéraux, comme la protection des libertés individuelles.


Ce qui nous amène donc à notre troisième question : qu’est-ce donc que le « libéralisme-conservateur » ?


Tocqueville est souvent vu comme le père de ce courant politique ; mais s’il reconnait le libéralisme économique comme la condition nécessaire au développement des sociétés, il condamne le libéralisme culturel, à l’origine de l’atomisation de la société, de par l’extension illimitée des droits individuels et la libéralisation progressive des mœurs.


Deuxième étape : identifier les points de désaccords.


Certains considèrent que libéralisme économique et culturel sont inséparables. C’est le cas par exemple de Jean Claude Michéa, et de son « Empire du moindre mal », qui expose la thèse d’une unité du libéralisme. Pour lui libéralisme économique et culturel s’entretiennent l’un et l’autre. D’une part en libéralisant le travail, le libéralisme économique a bouleversé les anciennes communautés politiques fondées sur l'appartenance à une famille, une corporation et un village, en obligeant l'individu à se déplacer au gré des nécessités de l'économie. D’autre part, le libéralisme culturel, en renversant les mœurs, a servi le développement du libéralisme économique en permettant l’apparition de nouveaux marchés de consommation.


Or, il est clair qu’un tel libéralisme culturel est incompatible avec la posture conservatrice. Car avec lui, l’Etat reste idéologiquement neutre et ne peut transmettre aucune tradition de pensée tendant à la recherche du Bien, puisque dans une société libérale toute tentative de définition du bien commun est une atteinte aux libertés individuelles, « le fruit d'un paternalisme insupportable » écrivait John Stuart Mill. Or toute personne partageant ce point de vue apparaît comme relativiste aux yeux des conservateurs classiques. En effet, afin de préserver la paix sociale et les revendications des minorités, "le droit libéral est obligé de s'engager dans la voie d'une régularisation massive de tous les comportements possibles et imaginables" écrit Jean-Claude Michéa. Cela aboutit à l’attitude « libérale libertaire », aujourd’hui incarnée par des personnalités telle que Gaspard Koenig, et son think tank «Génération Libre», qui réunit des libéraux dits « de droite » (tels Robin Rivaton, conseiller de Pécresse et docteur en économie) et des libertaires dits « de gauche » (comme par exemple Daniel Borrillo, juriste disciple des « déconstructeurs » de la French Theory).


Voilà ce dont les conservateurs se méfient : ce que Jacques Julliard appelle «l’alliance des pages saumon du Figaro et des pages arc-en-ciel de Libération» dans La Gauche et le Peuple, et ce qu’Éric Zemmour appelle plus crûment « l’alliance des bourgeoisies de droite et de gauche » dans Un Destin Français.


Il apparaît donc compliqué d’être à la fois libéral et conservateur. Affaire classée ? Pas vraiment ; d’aucuns pensent que cette contradiction vient d’une mauvaise compréhension du libéralisme.


Troisième étape : dépasser ces désaccords en étudiant l’histoire politique française


Charles Beigbeder, par exemple, se dit fièrement libéral-conservateur et affirme à qui veut l’entendre qu’il est possible d’être à la fois libéral et véritablement conservateur, sans devenir progressiste. Il s’appuie notamment sur les écrits de Leo Strauss, qui distinguait déjà le libéralisme ancien (« le républicanisme classique ») du libéralisme moderne (individualisme moderne, relativisme, jacobinisme...). Beigbeder oppose ainsi deux écoles de pensées libérales : le libertarisme qui s’inspire selon lui du contractualisme de Hobbes, Locke et Rousseau ; et face à lui le conservatisme libéral, héritier de Burke, Chateaubriand, Tocqueville.


Le libéral-conservateur rejette donc le contractualisme du libéralisme moderne, et adopterait « le libéralisme classique ». Au terme « individu », un être atomisé et considéré hors de ses relations sociales, il préfère celui de « personne », qui s’accomplit en tissant des relations sociales qui lui permettent d’être héritière. Une seconde différence avec les libéraux modernes est d’ordre moral. Ces derniers distinguent morale et politique : la loi ne doit punir que ce qui nuit à autrui, et chacun est libre à titre privé de développer sa propre morale. Ils rejettent donc l’idée de valeurs communes, pourtant nécessaires à l’apparition d’une communauté politique. Les libéraux-conservateurs, eux, défendent l’idée d’une morale commune.


Et c’est bien car les libéraux conservateurs souhaitent limiter le rôle de l’Etat qu’ils insistent sur l’importance d’avoir des valeurs communes qui dictent (et non légifèrent, telle une loi) les comportements dans l’espace public.


A présent, après avoir vu la différence entre libéraux et libéraux conservateurs, voyons donc la différence entre conservateurs et conservateurs libéraux. Cette différence est celle de la distinction entre la liberté des Anciens et la liberté des Modernes. Chez les Anciens la religion est publique, l’État peut entrer dans la sphère privée, et il n’y a pas de séparation juridique de l’espace. Le citoyen de l’Antiquité est, comme l’écrit Benjamin Constant, « esclave dans tous les rapports privés ». Pour Constant, la liberté des modernes est un rempart que doit offrir la loi à l’individu contre l’intrusion de l’État dans la sphère privée, et dans l’espace public.


Ce n’est pas très clair ? Imaginez tout simplement que notre territoire soit divisé en trois parties : la sphère privée (lieu de l’intime, à l’image votre propriété), la sphère étatique (lieu de l’effacement de l’individu singulier et de l’exaltation de la communauté politique, telle une mairie) et enfin, entre ces deux sphères, un espace public, qui n’est ni le lieu de l’intime ni celui de l’effacement de la singularité. Cet espace public, c’est la rue. Dans une communauté politique culturellement homogène, seule la tradition et la coutume dictent les comportements dans l’espace public, pas la loi. 


Mais cette conception de la liberté, si elle est propre à la modernité, est aujourd’hui rejetée par des courants radicaux de droite comme de gauche. Une partie de la gauche, par exemple, rejette la conception d’un espace public où la tradition s’impose aux minorités, quand elle ne rejette pas purement et simplement la notion de propriété privée. On voit ainsi se multiplier les chartes « de bonne conduite », qui traduisent une volonté d’imposer des exigences déontologiques qui se passeraient de toute partition spatiale. Certains, la CEDH en tête, voudraient même voir le non-respect de ces chartes sanctionné par le juge. En droit, le recours dans des jurisprudences à des concepts comme la dignité humaine ou l’ordre public immatériel, en sont des manifestations.


Et là je sais ce que vous vous dites : tout ça, ça fait beaucoup de blabla pour pas beaucoup de concret. Et je suis d’accord avec vous ; cependant, il est essentiel de comprendre les distinctions idéologiques de ces différents mouvements, avant d’aborder un exemple plus concret de libéral conservateur.


Quatrième et dernière étape : trouver un cas pratique.


Pour moi, celui qui incarne le mieux cette posture du libéral-conservateur, c’est Russell Kirk, le « Cicéron américain ». Disciple moderne de Burke, il défendait un point de vue communautariste en rejetant ce qu’il nommait «atomisme social ». Ce qui caractérise le conservatisme pour Kirk, c’est avant tout la primauté du spirituel. Dans The Conservative Mind, from Burke to Eliot, Kirk affirme que les problèmes politiques sont nécessairement des «problèmes religieux et moraux» ; une société a besoin de puiser ses idées au-delà des champs du politique et de l’économique. Tout en étant libéral, il défend l’idée selon laquelle les principes conservateurs sont en fait des principes de civilisation ancrés dans l’Histoire. Dans Program for Conservatives, il identifie deux piliers du conservatisme: l’État de droit et un ordre moral transcendantal. Pour Kirk, l’État doit être fort pour tout ce qui touche au régalien, mais du reste doit disparaître de la vie des personnes. Les libéraux conservateurs, selon lui, doivent donc lutter contre toute forme de collectivisme, et doivent défendre les corps intermédiaires ainsi que la subsidiarité. L’autre pilier, s’explique par la nécessité de faire face à la « crise morale issue de l’orientation scientiste et matérialiste de la fin du Moyen Age », ce qui nécessite de réhabiliter la loi naturelle, socle de la civilisation chrétienne. Dans « The American Cause », il écrit que les Pères Fondateurs, exemples du libéral-conservatisme, avaient voulu créer un gouvernement fondé sur trois corps de principes : éthiques (croyance en Dieu et le respect de la loi naturelle), politiques (la justice, l’ordre et la liberté) et économiques (le libre marché et la libre entreprise). Pour Kirk, le libre marché est d’ailleurs le système économique le mieux adapté à la nature humaine bien car il répond aux exigences de la justice, de l’ordre et de la liberté. Il favorise la justice, tout d’abord, car avec la règle de propriété privée « à chacun le sien » il permet aux personnes de mettre en avant leurs talents et leur travail. De plus, il favorise l’ordre parce qu’il permet à tous de servir ses intérêts et ses ambitions. Enfin, le libre marché favorise la liberté car il repose sur des choix librement consentis.


Conclusion : pour un débat politique raisonné.


Récemment les libéraux-conservateurs, rejetés tant par les libéraux modernes (qui les trouvent trop autoritaires), que par les conservateurs purs et durs (qui, eux, les trouvent trop laxistes), ne trouvent pas grâce aux yeux de beaucoup de monde. Cependant, afin de mieux comprendre leur position, et donc de faire avancer le débat public, il convient de ne pas transformer ces partisans en un gigantesque homme de paille.


Alors, à nos amis libéraux : non, les libéraux conservateurs ne sont pas des fascistes qui cherchent à tordre le sens du libéralisme pour installer un régime autoritaire ignorant les libertés individuelles.


A nos amis conservateurs : non, les libéraux conservateurs ne sont pas des progressistes, qui se servent de l’étiquette conservatrice pour mieux servir les intérêts d’une idéologie cosmopolite qui chercherait à détruire les identités nationales.


En définitive, et au risque de décevoir ses détracteurs, le libéral-conservateur ne cherche qu’à user de la tempérance aristotélicienne pour concilier des principes millénaires avec les nombreux défis d’un XXIème siècle incertain.



Maxime Feyssac

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